Une série photographique de Geoffroy Mathieu,
Avec le collectif SAFI.







© Geoffroy Mathieu
La balade du milieu, est une série photographique de Geoffroy Mathieu et une démarche de compagnonnage. Deux années durant, nous avons traversé Marseille, du nord au sud, nous laissant guider par le désir d’être ensemble, de voir et d’éprouver en commun. En chemin, c’est devenu l’objet d’une réflexion.
Voir la série de photos sur le site de Geoffroy Mathieu
Extrait de l’article « La promenade du milieu », Revue Sur-Mesure
À travers le périurbain, les zones floues, une ruralité en suspens, ils marchent, grattent, fouillent, glanent, cueillent et photographient. Ils sont artistes, promeneurs, ils marchent pour entrer dans le milieu. En quête de liberté, gratuité et plaisir, ils cherchaient une promenade à faire en famille, proche de chez eux, habitants du centre ville. Au fil des repérages, l’idée de la promenade idéale se perd petit à petit dans le plaisir d’une exploration sans fin. Avançant au milieu des marges, se débattant avec les empêchements de l’urbanisation moderne, mais disponibles et attentifs aux richesses des détails, ils sentirent une connexion accrue au monde. Ils se sentirent à leur place. Au coeur des enjeux qui animent leurs recherches. Dans cet entre-deux de leur ville intérieure, ils virent un miroir de leurs songes extérieurs.
Habiter un monde commun depuis les interstices, un texte de Zoé Hagel publié dans la revue Le C.R.I#1 Territoires fantômes
Extrait
« Les fantômes mettent ici comme ailleurs les vivants en demeure de recomposer le monde » . Réapprendre à lire le « dehors », à pratiquer les territoires suppose ainsi corrélativement de réapprendre à ne pas disqualifier : espaces, vivants et modes d’habiter. Cela nécessite de « prêter » des compétences sans savoir si elles préexistent, « c’est-à-dire de laisser ouverts des possibles, d’imaginer un tiers capable, parce que l’on devient capable à deux, comme l’on est bien traité à deux ». En écho à des travaux philosophiques contemporains, l’expérience esthétique à laquelle la promenade du milieu nous ouvre montre alors combien fabuler ensemble s’instaure à la fois comme une condition d’accès à la connaissance et comme une voie féconde pour répondre à la crise écologique. »
Interview de Dalila Ladjal, publiée dans la revue Marseille / Éclatés. Une ville transformée par ses imaginaires.
Nous avons investi la question de l’urbain par l’exploration de ses interstices, avec l’envie d’aller là où la ville dense se desserre légèrement, où la question de la limite entre le dedans et le dehors se pose. Elle permet de s’interroger sur le rôle des espaces de marge au sein des tissus urbains. À partir d’un répertoire de gestes fondamentaux : marcher, sentir, écouter, manger, cuisiner, bricoler, jardiner… on invite le public à traverser des zones oubliées, à pratiquer des gestes collectifs et à redécouvrir des richesses insoupçonnées.
Notre pratique de la cueillette en ville, dans un contexte donc où elle n’a, a priori, qu’une place marginale, permet de révéler les interstices de l’urbain. Les plantes disent beaucoup des fonctions d’accueil et de partage, de la façon dont nous habitons ensemble ces territoires. L’attention au vivant – la place de la faune, de la flore, du soleil, du vent – est aussi un moyen de prêter attention aux autres êtres humains qui nous entourent et avec qui nous partageons la ville.
Cette question est particulièrement prégnante à Marseille puisqu’elle fait écho à de nombreuses questions sociales, dans une ville qui est à la fois immense et pleine de tensions, dans une géographie omniprésente qui la retient. J’ai l’impression que dans ce contexte, c’est à partir de ses interstices que la ville peut offrir des espaces de partage, imaginer de nouvelles articulations entre différents quartiers, des connexions et des circulations. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ces lieux sont souvent très appropriés, avec des identités très différentes en fonction des contextes. Ils offrent à chaque fois quelque chose d’extrêmement dépaysant et permettent de franchir des frontières géographiques, culturelles ou mentales, tout en prenant conscience de ce que nous avons en commun. Dans ces situations d’interstices, il y a un enjeu à questionner les mythes, à dépasser les représentations : il faut desserrer les étiquettes qui sont accolées aux différents territoires de la ville, sortir des caricatures sans rejeter l’histoire de chacun. C’est extrêmement difficile ! À Marseille, aujourd’hui, dans cette ville qui se fabrique et se transforme, il y a un enjeu majeur à prendre en compte la cohabitation avec le vivant, d’autant plus quand on le met en lien avec la question du changement climatique. J’ai l’impression que le rapport de la ville aux éléments est largement pris en compte, mais de façon subie, en les contraignant
presque systématiquement dans des modèles de pensée figés. On est encore vraiment beaucoup trop dans une ville qui va chercher à maîtriser les éléments, alors que pour l’avenir climatique d’un territoire comme Marseille, on devrait avoir davantage de politesse face aux éléments : il y a beaucoup de contorsions, de prises de judo qui sont faites au soleil, au vent… alors que dans notre situation méditerranéenne, les éléments devraient pouvoir circuler, pour capter des soleils levants, pour laisser le vent s’engouffrer, polliniser. Et on retrouve ces mêmes rapports torturés dans l’aménagement des espaces publics, où il y a de plus en plus une culture de la discipline qui s’affirme et qui n’est pas toujours adaptée
à Marseille.
Je pense qu’il y a plutôt un intérêt à laisser de la place, à ne pas toujours chercher à canaliser, à autoriser diverses formes de circulations et de postures dans la ville. Ces espaces de desserrement profitent à plein de gens pour trouver du repos, se reconnecter avec un tempo peut-être plus lent que celui de la ville dense, se donner de la liberté hors des radars. Avec la promenade et la cueillette, on porte une attention à ces pratiques : nous avons très peu l’occasion de plier les genoux dans la ville, alors que c’est, tout de suite, un profond changement de perspective sur la ville et sur les autres. Avoir une posture corporelle différente, c’est aussi quelque part avoir tout son esprit qui change de point de vue sur le monde. Quand tu lèves les genoux, les baisses, te mets accroupis et passe sous une branche, tu changes tellement souvent de perspective que tu vas voir tout ce qu’il y a à tes pieds puis tout d’un coup le paysage va s’ouvrir sur le lointain et ça t’invite à voir plein de perspectives sur le monde. C’est à ce moment là que tu rentres dans la complexité, c’est hyper important. Cette pratique corporelle, c’est ce que nous cherchons quand nous faisons des pratiques de cueillette très urbaine : c’est pour proposer des postures corporelles qui manquent beaucoup dans la ville.
Depuis plusieurs années, Marseille accueille de nombreux acteurs qui promeuvent cette façon différente de donner à voir la ville et notre rapport au monde, notamment à travers la marche. Mais, aujourd’hui, je ressens le besoin de fabriquer de nouvelles manières d’articuler les questions culturelles et les questions d’aménagement qui soient propres à notre ville, avec la nécessité de développer des espaces de recherche interdisciplinaire, comme des résidences, autour des communs et du vivant. Marseille a, sur ces sujets, un
rôle majeur à jouer car la notion de collectif y est très forte et ancienne, et peut-être aussi parce qu’elle peut servir de trait d’union entre le nord et le sud du bassin méditerranéen.
Dalila Ladjal, co fondatrice du collectif SAFI, artistes, marcheurs-cueilleurs.
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.